I keep light
pour soprano, flûte et piano (2008-2009)
"I keep the subject of my inquiry constantly before me, and wait till the first dawning opens gradually, by little and little, into a full and clear light."
Cette citation d'Isaac Newton (1643-1727), très probablement apocryphe, donne à ce trio pour voix, flûte et piano son titre, sa forme et renvoie encore au modus operandi du compositeur. L'œuvre ne quitte jamais son créateur, pas plus son esprit que la partition, tant qu'elle n'a pas trouvé son achèvement. S'agit-il de cette même lumière que Newton prête à la recherche scientifique et vers quoi conduit la quête lorsqu'il s'agit de musique ?
La réponse est strictement musicale et porte sur la forme de l'œuvre : devenir une évidence. D'abord, la musique est, c'est-à-dire qu'elle est limitée, par l'écrit, dans le temps et l'espace. Elle ne devient qu'en deux circonstances : lorsque le compositeur la conçoit et, plus tard et à plusieurs reprises, lorsqu'elle convoque le phénomène instrumental et sonore. Transmettre, dans le temps d'une exécution musicale, une expérience qui relève d'une pensée aussi simple que persistante, comme le fait un aphorisme en littérature ou en philosophie.
Dans I keep light, la forme est donc donnée, d'une certaine manière, en permanence au lieu de n'apparaître qu'à la toute fin. Une même phrase, une même "micro-forme", que l'on peut repérer très nettement à l'écoute, se réalise dans de multiples possibilités. L'œuvre définitive, la "macro-forme" n'existe pas au-delà de la superposition de ces différentes réalisations. On perçoit bien plusieurs possibilités d'un unique sujet sonore, mais on ne peut en retenir que l'essentiel : son "évidence" - donc sa forme.
Composition
La tessiture de I keep light est divisée. D'abord une tessiture grave, associée au piano, qui ponctue les différentes réalisations de la forme, ensuite une tessiture aiguë, qui correspond à la tessiture commune de la soprano et de la flûte - et dans laquelle s'inscrit également le piano. Cette opposition relève de la technique instrumentale la plus élémentaire mais donne lieu à une construction de textures très complexe, allant de la percussion à la vibration tenue, en passant par les hybridations les plus sophistiquées des sons du souffle, du métal et du bois.
Pour cause, le matériau sonore qui s'intègre à l'écriture de la pièce n'est déjà plus celui des seuls instruments de la partition. Deux échantillons sonores ont suscité une organisation singulière des sons du trio : d'une part le bruit amplifié d'une pédale de piano abaissée brutalement, d'autre part les cris hérissés d'un chœur de femmes. Le premier tisse une texture éthérée, très réverbérée, où la percussion rejoint le souffle dans leur composante commune : le bruit. Le second joue sur la proximité de ses constituants harmoniques, sorte de dissonance interne au son qui rappelle toujours les affects douloureux auxquels on associe généralement les cris.
Entre ces deux exemples sonores, le trio s'immisce et place son propre son. Les excroissances musicales vont et viennent au fil des torsions que la partition et les sons s'infligent mutuellement et l'œuvre fait émerger les conditions de sa propre existence.
Création
Le 7 mai 2009 par Géraldine Keller (soprano), Sophie Dardeau (flûte) et Catherine Chaufard (Piano) à l'Auditorium du Conservatoire de Nancy
